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17 Mai 2012, St Pascal
blues de prof
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La salle des professeurs, ou l’histoire d’un four à micro-ondes.

 

      Là où je travaille, un certain nombre de professeurs a pris l’habitude de déjeuner avec un sandwich, ou une « gamelle » à réchauffer. Jusqu’à l’an passé, il y avait un four à micro-ondes dans la salle des professeurs, et chacun – je devrais dire chacune, d’ailleurs, les femmes se préparant plus volontiers des petits plats que les hommes – apportait son reste de ragougnassse de la veille à réchauffer.

     De nombreuses raisons justifiaient ce choix de déjeuner : le prix du self – dans les cinq euros, très raisonnable pour un restaurant, mais un peu élevé, au quotidien, pour une paye de professeur – le très court temps de la pause – souvent, à peine une heure – associé à la distance à franchir pour rejoindre le self – une école d’un kilomètre de long, ça ne se parcourt pas forcément avec plaisir – ou simplement l’envie de manger ce qu’on veut…      

      Quoi qu’il en soit, cette petite liberté ne portait, en théorie, préjudice à personne.

      Sauf que… Réchauffer un plat, cela laisse des odeurs, et la salle des professeurs se doit de rester un lieu de travail et de recueillement, un endroit sain et propre, où certains – certaines peut-être – ont trouvé qu’il était désagréable de corriger ses copies dans des odeurs de cuisine.

      Le micro-ondes disparut alors, accompagné d’une circulaire expliquant laconiquement que déjeuner sur le lieu de travail que constitue la salle des professeurs est une tolérance et non un droit, et qu’il ne peut s’agir que d’une collation froide, en aucun cas d’un repas chaud, dont les odeurs dérangent « certaines personnes ».

      Que penser d’incidents aussi mineurs qui occupent néanmoins un temps non négligeable des conversations professorales ?

      Ma première réflexion, c’est que, dans le corps enseignant comme ailleurs, on n’a pas le droit d’être pauvre. Ou alors, on assume, et on mange froid tous les midis, de préférence en se cachant. Nous avions eu le même problème avec nos élèves : le tarif du déjeuner des élèves étant sensiblement plus élevé – dans les huit euros – beaucoup d’élèves apportaient leurs petits sacs de repas et le mangeaient sur la cour. Cela fut interdit, en son temps, réduisant les « faux » externes à manger sur la place de la ville, qu’il pleuve ou vente, ou bien, dans le meilleur des cas, dans la voiture d’un parent disponible à ce moment-là.

      J’ai eu la chance de visiter un établissement scolaire roumain. Tout Français qui regarde la télévision sait que les Roumains, c’est « romanichels et compagnie », pute ou mendigot, racaille, quoi qu’il en soit. La réalité sur place est autrement intéressante : le Roumain moyen urbain fait tout ce qu’il peut pour s’en sortir, et, entre autres, des études. Ceux que j’ai rencontrés parlaient le Français, l’Anglais aussi, quelquefois l’Allemand. Pour payer les frais inhérents à cette formation il faut faire des efforts sur tout. Et qu’ai-je donc découvert, à la place de la cantine ? Un lieu d’accueil pour les élèves et leur déjeuner. Non, l’école n’a pas de cantine, car elle non plus n’a pas les moyens d’assumer les frais engendrés par la confection des repas et tout le gaspillage que nous nous sommes habitués à considérer comme normal dans les pays « civilisés ». A la place, elle offre l’accueil. Il arrive même qu’on partage ce qu’on a apporté, qu’on le mette en commun. Mais bien sûr, cet exemple vient des pauvres, on ne peut pas en faire un modèle.

      Ma deuxième réflexion, c’est qu’on n’a pas non plus le droit d’être libre, ou alors, on est – et on remarquera l’indulgence – « toléré ». Jusqu’à nouvel ordre, s’entend, le principe d’une « tolérance » n’étant pas de durer. Et cette « tolérance » comporte – c’est induit dans le terme – déjà des restrictions. La mode n’est pas à la liberté, ou alors, il faut avoir les moyens. Nous prenons l’habitude de vivre dans des lois qui pénètrent chaque jour plus avant notre vie privée : ne fumez pas, bougez-vous, mangez des fruits et des légumes, dépensez ici, économisez là, ne laissez pas vos odeurs derrière vous, achetez un téléphone mobile, ne vous en servez pas n’importe où, etc… Difficile de s’y retrouver dans ces injonctions, parfois contradictoires, où la morale, le respect commun et la consommation ne retrouvent plus le chemin d’une réflexion individuelle.

      De conseils bienveillants – ou commerciaux – en législations, la marge d’action de l’individu se réduit chaque jour un peu plus, au nom de la liberté démocratique collective et du modernisme triomphant.

      C’est sympa, l’école, ça fait microcosme. A l’image de notre pays, naguère puissance mondiale respectée, aujourd’hui dans les difficultés financières, on y retrouve tout ce qui constitue notre société : déni de l’évidence, législation à l’appui, démerde devenue poussive de l’individu aux prises avec des lois aveugles aux petits soucis quotidiens, décrets quasi-quotidiens pour repousser les petites solutions du petit peuple de base.

      Marrant, non ?

      Allez, haut les cœurs et courage ! La situation est désespérée, mais elle n’est pas grave !

 

 

 

Tags associés : Micro-ondes

J'kaz !
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Dimanche 05 Octobre 2008Poster un commentaire

                        Couloirs

 

Le projet d’établissement :

L’école se doit d’inculquer aux enfants la formation à une liberté bien assumée qui permet la reconnaissance de chacun, avec l’exigence du vivre ensemble.

 

La réalité quotidienne :

          Lorsque les enfants doivent changer de salle de cours, il n’est pas question de le faire directement d’une salle à l’autre (la liberté est encore trop grande, ils ne sont qu’au début de leur formation) : l’enseignant doit se déplacer jusque dans la cour de récréation pour récupérer ses élèves et mener son petit troupeau jusqu’à la salle de cours suivante.

      Ce jour, m’étant postée au bas des escaliers, j’ai vu arriver tout un groupe d’élèves de la classe que je devais cornaquer, souriants et babillards, comme à l’accoutumée. Avec une grande naïveté, j’ai économisé mes pas, et détourné ce gentil flot joyeux jusqu’à ma classe, toute ravie de m’épargner les lourdes portes de sortie à pousser, la bousculade avec les autres groupes en déplacement, et le temps perdu à faire le détour par la cour de récréation. Quelle erreur ! Une partie seulement du groupe me suivait, et voilà qu’une fois en classe, je lance le disque d’accueil (je suis professeur de musique, j’aime faire entrer les élèves en musique), j’installe les petites affaires correspondant à cette classe, et je m’assieds pour vérifier la présence de chacun.  Je constate alors l’absence d’une partie des enfants ; dès que la musique s’arrête (je choisis des airs entre deux et trois minutes), j’envoie une messagère chercher les retardataires.  La petite fille revient, embarrassée, me disant « La surveillante dit qu’il faut que vous alliez les chercher vous-même ». Oups pour le respect de l’enseignant, oups pour la communication entre adultes. Qu’à cela ne tienne, je vais chercher le reste de ma classe. Mais je ne peux pas laisser la dizaine d’élèves présents seuls dans une classe, sans la surveillance d’un adulte. Je demande donc qu’ils prennent leurs manteaux pour me suivre. Après la petite agitation de ce déménagement, voilà qu’arrivent, suivant les pas de la surveillante, la fin de mon petit groupe, et la surveillante me rappelle d’un ton rogue que je dois aller chercher mes élèves sur la cour. Je lui demande comment il se fait que j’en ai déjà une partie ; n’est-ce pas plutôt le groupe retardataire qui est à blâmer ? Que non pas, semble-t-il, tout est ma faute, ma très grande faute.

     Soit.

          Reprenons l’examen des enfants et de la situation : le premier groupe arrivé est celui des élèves rapides et consciencieux qui, le cours précédent étant terminé, a gagné rapidement la salle suivante, en temps et en heure ; le deuxième groupe, peu soucieux d’être en cours, traîne tranquillement, sûr que, de toutes façons, il y a un gros temps perdu dans la façon de procéder, et qu’on peut s’engouffrer dans cette brèche-là, ce qu’on ne manque pas de faire.

          Sur mon temps de cours (32 séances d’environ cinquante minutes sont ce qu’on peut espérer de mieux d’une année scolaire), il est donc considéré comme normal de gâcher dix minutes « d’entre-cours » pour … pour quoi, au fait ? Pour accompagner les élèves d’un bout à l’autre de leur parcours, parce qu’ils ne sont pas encore mûrs pour la liberté à laquelle nous sommes supposés les former ? Il se chuchote que les enfants, laissés seuls dans le couloir, sont bruyants, se bousculent, se tiennent mal. L’honnêteté oblige à reconnaître qu’ils font tout cela très bien aussi lorsque nous les accompagnons : compte tenu de la situation évoquée ci-dessus, les premiers sont déjà arrivés en rangs devant la classe pendant que les derniers se balancent encore des coups de cartable, beaucoup plus loin dans le couloir, et que le professeur a du mal à savoir s’il vaut mieux ouvrir la porte de la classe pour que s’installent les premiers, ou garder les derniers à la badine. Cette prise de position n’a pas de repères dans le règlement, chacun fait donc comme il peut.

          Je m’habitue à la suppression de notre espace de liberté, chaque jour un peu plus grande, et, quelque part, je suis payée aussi pour obéir à ces ordres, qui varient selon le gré et les partis pris de nos responsables. Mais je constate qu’une fois de plus, on aboutit à une absence totale de responsabilisation des élèves : au lieu d’accueillir les élèves en retard - car ils étaient nécessairement en retard, pour n’avoir pas été avec les autres élèves de leur classe - avec la remontrance ironique qui les aurait sans doute fait activer le pas la fois suivante, j’ai dû considérer qu’ils arrivaient sous la protection administrative de la surveillante, en gens sûrs de leurs droits, et bien plus disciplinés que leurs camarades, qui n’auraient jamais dû se trouver avec moi, sots qu’ils étaient d’être ponctuels.

          Une fois de plus, les élèves sérieux sont pris en otages par les autres : ce sont eux qui resteront dix minutes sur la cour, qu’il pleuve ou vente (c’est tout de même assez fréquent, en région parisienne), attendant patiemment que les derniers aient pris tout leur temps, ce sont eux qui pâtiront des cours raccourcis (10 minutes x 32 séances = plus de cinq heures de cours qui s’envolent, dans une matière où il y en a déjà si peu), parce que ce sont eux qui s’intéressent suffisamment aux leçons pour éviter d’être en retard.

          Quant à l’éducation à la liberté préalablement citée, on y pensera lorsque les petits auront l’âge. C’est quand, déjà ? Ah, oui, suis-je bête ! L’année prochaine, bien sûr ! Pour l’instant, il s’agit de vivre ensemble, c’est-à-dire de se conformer au niveau le plus accessible à tous…

 

 

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J'kaz !
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Lundi 06 Octobre 2008Poster un commentaire

 

Réunion pédagogique

 

      Voilà un mot qui laisse les parents songeurs, d’autant qu’il signifie pour eux : « débrouillez-vous avec vos enfants, qui n’iront pas à l’école ce jour-là ». Quelles nouvelles méthodes, quels projets toujours renouvelés va-t-on, ce jour précis, concocter pour leurs chères têtes blondes – et moins blondes ?

      Pour ce qui me regarde, j’en ai bientôt une. Chic ! On va pouvoir prendre du temps pour en perdre une partie. Au programme, le brevet d’internautes, que l’école va délivrer aux enfants ; à peu près aussi peu fournie que l’attestation de sécurité routière, je suppose qu’il va également bientôt s’avérer indispensable pour certaines démarches administratives. Depuis plus de vingt ans, l’école consacre un petit bout de programme à l’initiation à l’informatique, via le cours de technologie. Allumer un ordinateur, puis l’éteindre correctement, taper deux ou trois bricoles et savoir les enregistrer, voilà qui amusait – et intéressait – grandement les enfants, il y a encore quelques années ; moi-même, je leur faisais taper des travaux écrits – il m’arrive d’enseigner le Français – pour motiver leur attention à la présentation, et aussi pour se prendre un peu pour un écrivain ; et, il y a encore quelques années, le succès était franc et complet : à peine un quart des élèves avait le privilège d’avoir un ordinateur à la maison, et même pour ceux-là, l’accès en était réglementé par les parents, soucieux de préserver leur joujou personnel, souvent destiné à des tâches plus sérieuses que de recopier, juste pour la présentation, un court texte déjà noté.

      Actuellement, un nombre très élevé d’enfants connaît l’ordinateur et ses principes de base ; beaucoup d’entre eux se débrouillent même beaucoup mieux  que les enseignants les plus âgés pour manipuler la souris et les icônes multiples de tous les programmes de base. Peut-être n’est-ce pas le cas dans les populations les plus démunies, ou les plus rurales, encore que… Il est fréquent de voir les familles modestes économiser davantage sur l’alimentation ou les vacances que sur les derniers gadgets à la mode. Je le dis d’ailleurs sans intention négative : je fais moi-même mes courses dans les magasins dits « européens », alors que j’ai possédé un des premiers Amstrad destinés au grand public. Il me paraissait important que mes enfants disposent de ces « outils de demain », et nous n’avions pas faim pour autant.

      Ce qui est amusant, dans ce projet (qui n’est pas neuf : voilà une dizaine d’années que ce brevet est supposé être dans les mœurs scolaires), c’est qu’on va placer dans les obligations professorales (sans doute de chaque matière, ce qui n’est pas toujours  « naturel » à caser) ce brevet qui s’appuie sur le standard « Education Nationale » en train de s’installer, je veux dire… « Open Office ». Dieu sait que je ne suis pas pour les monopoles, et que je trouve très bien qu’on essaie de concurrencer Word et tout l’argent véhiculé par des programmes exclusifs, patati, patala, on en parle assez dans tous les médias pour qu’on n’ait pas besoin de revenir là-dessus. Mais tout de même…

      A quoi servira un brevet d’internautes obtenu sur un programme que même les professeurs expérimentés manipulent mal, tant il est dépassé, alors que, dans le monde du travail, nos enfants seront confrontés à autre chose ? J’avoue que, finalement, j’attends cette réunion avec curiosité, car je me demande comment le système scolaire va défendre un projet dit « d’avenir » (pléonasme avec « projet », j’en conviens, c’est juste pour enfoncer le clou) en appuyant sa démarche sur un programme inconfortable, que personne n’utilise avec aisance, et qui ne correspond à aucun standard dans le monde du travail, et qu’on va imposer comme la découverte de l’année, juste parce qu’il coûte moins cher aux écoles que le plus dispendieux Word.

 

      Le système scolaire, qui commençait lentement à coller à l’actualité (bon, toutes les écoles sont encore loin d’avoir les équipements nécessaires, mais bon… Beaucoup d’argent a déjà été investi là-dedans), va connaître un recul, parce que, tout à coup, les budgets ne suivent plus.

      Finalement, j’attends de cette réunion de savoir si cette régression en termes de « programme », accompagné d’un rafraîchissement artificiel du projet -  « Tiens, un brevet d’internautes, quelle bonne idée ! » même si l’idée commence à avoir deux gros lustres d’ancienneté – concerne notre école seulement, ou bien s’il s’agit de projets nationaux.

Economies locales, ou bien restrictions nationales ?

 

 

 

Vivement la réunion !

 

 

Tags associés : Informatique, reunions

J'kaz !
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Samedi 11 Octobre 2008Poster un commentaire

 

L’Education Nationale, ou l’art de se prendre au sérieux.
 
 
 
Trop drôle.
Ou pas…
          Voilà-t-y pas que j’ai eu une mauvaise semaine : le système dans lequel je fonctionne fait que l’emploi du temps est variable sur deux semaines ; une semaine A, une semaine B ; probablement que, dans la dernière réforme, il y a un truc qui est passé à une heure trente de cours sur un niveau ou un autre ; alors, plutôt que de décaler les emplois du temps d’une demi-heure, ce qui bousculerait les récréations et les successions de cours lorsqu’on travaille sur plusieurs niveaux, on cale une heure de cours une semaine, et deux heures l’autre semaine, et voilà l’heure et demie arrangée sur la quinzaine ; bref, j’ai une semaine A et une semaine B ; et, évidemment, je ne sais jamais dans laquelle on est. Alors, l’autre jour, j’ai confondu, et j’ai complètement foiré ma matinée : séché les deux premières heures, normalement travaillées, et venue pour une heure de perm, pendant laquelle j’ai cours, l’autre semaine… C’est malin…
         Voilà-t-y pas les élèves en carafe sur la cour, donc mis en étude, après qu’on ait noté comme il se doit le nom du prof fautif sur la liste noire des « à surveiller de près ! »… Bien évidemment, personne ne s’est soucié de me téléphoner pour savoir si j’étais malade, accidentée, ou autre… L’essentiel, c’est que les élèves soient gardés, encadrés, cornaqués, et surtout pas n’importe où, n’importe comment ; le prof, on verra toujours en temps utile pourquoi il n’était pas là, il aura ses papiers, quels qu’ils soient, il a intérêt ! De toutes façons, c’est son problème.
      Deux jours plus tard, embouteillages sur le chemin, dix minutes de retard ; et merde ; surtout qu’à la récréation de dix heures, un souci me retient en salle des profs, et j’arrive avec cinq minutes de retard sur la cour. Jamais deux sans trois, c’était fatal…
      Oups, le directeur du collège m’attend : « Dites donc, vous ! Vous allez arrêter d’être en retard comme ça ! D’ailleurs, vous êtes toujours en retard !!! » Sur ce, il tourne les talons et se barre… Parle à mon cul, ma tête est malade. Les élèves, ahuris de l’algarade (« tiens, les profs aussi, ça se fait engueuler… »), me suivent en salle de cours ; je demande : « C’est vrai que je suis toujours en retard ? » Œil torve et moue dubitative… Murmures épars : « Non… en tous cas, on n’a pas remarqué… ». Merci, les chéris, sympa…
          Pauvre con, qui m’engueule, sans même articuler ni bonjour, ni merde. Pauvre tache qui nous bassine sur l’autorité nécessaire du professeur, qui doit s’assortir de bienveillance, et tout, et tout, et qui m’engueule comme une gamine devant mes élèves, bonjour l’image de l’autorité rayonnante de l’enseignant… (Heureusement que ça marche autrement entre mes élèves et moi… mais c’est une autre histoire) Bon, c’est pas bien d’être en retard, certes… En même temps, c’est pas très fréquent, en tous cas, depuis vingt-deux ans, je n’en ai jamais entendu parler, ni par les élèves, ni par les parents, ni par personne, d’ailleurs, donc je n’ai pas fait attention ; forcément, quand il faut faire entrer onze classes par une petite entrée, et que très peu d’élèves se tiennent mutuellement la porte (bonjour le civisme), ça prend du temps, et il y a un premier et un dernier ; est-ce à dire que le dernier (ou la dernière, en l’occurrence) est toujours le même, je ne sais pas, je n’ai pas vérifié. Peut-être… Je n’aime pas les bousculades. J’ai de l’arthrite chronique, alors c’est vrai que je ne me précipite pas pour me faire secouer à coups d’élèves qui avancent sans regarder, tous cartables dehors et portes dans la gueule.
          Vingt-trois ans de boutique, moins de trois semaines d’arrêt de travail en tout, si j’excepte les deux enfants qui m’ont fait prendre des congés maternité obligatoires, huit heures de bénévolat hebdomadaires depuis douze ans, je crois que j’ai bien donné pour la communauté. Sans doute pas assez, puisque voilà ces cinq minutes tout à coup essentielles à la progression des enfants, à la bonne tenue de l’établissement, au cheminement de ma carrière (ha, ha, une carrière, dans l’enseignement !!! je rigole !!!).
          Voilà-t-y pas que les vacances arrivent. Tant mieux, ça calmera les esprits, on va pouvoir passer à autre chose. Pendant quelques nuits, la chose me travaille ; je suis en dépression, et j’ai une conscience, professionnelle, entre autres ; élevée dans la culpabilité judéo-chrétienne de ma génération, dans un conflit, ma première réaction est toujours de me sentir coupable, pas cool…     Mais bon, les jours passent, je bricole, je me repose, je pense à autre chose, surtout que, dans le même temps, il me faut régler des problèmes familiaux autrement importants. D’ailleurs, à la rentrée, je contacte mon directeur (celui de l’établissement tout entier, le big boss) pour lui signifier qu’il est possible que j’aie à m’absenter vingt-quatre ou quarante-huit heures durant le prochain mois pour régler les dites affaires familiales, qui mettent en jeu à la fois un deuil et un problème médical et affectif grave. Etant données le peu d’absences mentionnées ci-dessus, je me dis « la chose est purement formelle, de toutes façons, j’ai sûrement droit à un jour ou deux de « convenance personnelle », ça se fait dans tous les boulots ; comme je ne l’ai jamais fait, je n’en sais rien, mais il me semble que ça existe quelque part ». Mon Dieu (enfin, le sien), quelle erreur ! Voilà-t-y pas que le directeur prend sa mine la plus sombre pour m’expliquer la gravité des faits : « Vous vous rendez compte ! Un ou deux jours d’absence ! Mais voilà qui va poser problème !!! J’espère que vous allez pouvoir rattraper vos cours ! Enfin, je sais que vous savez que c’est grave, mais tout de même !!! Un ou deux jours, c’est bien ennuyeux ! ». Pas un mot pour m’assurer de sa compassion vis-à-vis de mes soucis ; rien à foutre, de mes soucis ; juste LE souci, le seul, le vrai : les élèves n’auront pas mon précieux enseignement pendant un ou deux jours, qu’est-ce qu’on va en faire, Que vont dire les parents ? Vague consternation que tout cela ne puisse pas se dérouler… je ne sais pas, moi, la nuit, par exemple. Comme ça, j’irais en province la nuit et je serais fidèle au poste tôt le matin, et surtout, pas en retard !!! Bon, on fait semblant de régler le problème ; j’évoque la question des « convenances personnelles » ; mon directeur, évasif, bredouille qu’il n’est pas au courant, qu’il se renseignera… Je rigole intérieurement ; un patron qui ne connaît pas les systèmes d’absence de son personnel ??? Ah… Je croyais pourtant que ça faisait partie de leur formation ; bon, sans doute pas.
      Et voilà-t-y pas qu’au moment de se quitter, il se penche avec un gentil sourire pour ajouter : « Je peux vous dire quelque chose ? » ; flairant le piège, je lui réponds « Allez-y, c’est vous le patron » ; il se lance « Voyez-vous, si vous pouviez faire un effort pour être à l’heure… » et patati – patala… J’explique vaguement la mauvaise semaine, il hoche ma tête avec une indifférence palpable et une certitude du bien-fondé de ses reproches. Pas un mot, naturellement, sur ce qui se passe dans mes activités bénévoles, qui posent pourtant souci, pas un mot pour commenter tout ce que je viens de lui raconter, qui laisse entendre que j’ai tout de même de vrais soucis ailleurs, qui, peut-être, m’autoriseraient à prendre de vrais congés de maladie, par exemple pour soigner ma dépression. Non, non, rien à foutre : « soyez à l’heure et tout ira bien pour vous ! ». Mon très catholique patron, par ailleurs supposé appartenir plus ou moins vaguement à la catégorie Directeur des ressources Humaines, puisqu’il est responsable de notre embauche, prouve une fois de plus qu’en fait d’humanité, il y aurait beaucoup à dire ; quant à la compassion inhérente à la religion pratiquée… Hein ? De quoi ? Qu’est-ce que vous voulez dire ? Retenons « patron », c’est-à-dire garant de la bonne marche de l’entreprise !
 
          Au final, je me retrouve devant la machine, parce que quelquefois, trop, c’est trop. Nom de Dieu, je ne suis qu’une prof lambda, et si les gamins loupent cinq minutes, dix minutes, voire quarante-huit heures de cours, qui va en mourir ? J’ai été élève aussi ; le moindre prof en retard ou absent, quelle fête c’était ! Chouette ! Cinq minutes à ne rien faire ! Chouette une heure de perm complète ! Génial ! Et, prof à présent, je considère la chose autrement ; lorsqu’ils partent voir un spectacle, assister à une cérémonie religieuse, faire la photo de classe, ou bien qu’ils sont à leur tour absent ou malade, il n’y a jamais eu mort d’homme, il me semble ; lorsqu’un prof a la grippe, ou la colique, ou n’importe quel microbe qui traîne, il n’est pas là, il se débrouille pour torcher quand même son programme, et voilà… Qu’est-ce qu’on veut me faire croire ? Que j’ai de l’importance ? On n’y arrivera pas, puisque mes soucis – ceux de la vraie vie, ceux qui existent, qui me minent et me détruisent – tout le monde s’en fout. Que mon cours est tellement important qu’il ne faut pas que les élèves en perdent une miette ? Alors là, je rigole franchement ! Quand on sait ce qu’un élève a retenu d’une année scolaire, on se dit qu’on ferait mieux d’avoir encore plus de vacances, et de ne consacrer que le dixième du temps imparti à ces minuscules acquisitions ! Au moins, pendant le reste du temps, les gamins pourraient faire du sport et se cultiver, par exemple…
 
            La démarche ne serait-elle pas plutôt de stresser un peu son petit monde, de lui filer des angoisses supposées parvenir à lui faire croire qu’il est sous le pouvoir de quelqu’un, ce quelqu’un se gobergeant alors du dit-pouvoir devant d’autres, ceux à qui il doit rendre des comptes, par exemple. Et où est l’intérêt ? Peu de gens savent que les enseignants n’ont de compte à rendre qu’à leur inspecteur d’académie, un personnage qu’ils rencontrent moins de dix fois dans toute leur « carrière ». Peu de gens (et, apparemment, mes directeurs doivent en faire partie) savent que les directeurs réellement présents sur le terrain n’ont aucune influence sur nos trajets professionnels (je préfère cette expression au terme « carrière », vraiment trop déplacé dans notre cas… 22 ans de boîte, assimilé cadre sup’, je fais moins de 2000 euros par mois !) ; nos directeurs ont pour mission de s’occuper des élèves ; en ce qui nous concerne, nous autres enseignants, c’est l’électricité, le PQ, les clés, l’emploi du temps, tout de même, le seul poste où ils peuvent vraiment nous emmerder, et, un tout petit peu, l’application du règlement intérieur (ça doit être ça, l’alibi… Quoique… La question des profs n’est pas évoquée dans le règlement intérieur…) ; enfin, pouvoir suprême, la remise de la note annuelle concernant nos « ponctualité et assiduité, autorité et rayonnement, activité et efficacité », sachant que ces notes ne peuvent être attribuées que par ouï-dire, le chef d’établissement ne mettant jamais les pieds dans nos cours, que cette note est assujettie à nos grades et échelons (donc très limitée dans ses possibilités de variabilité), et qu’elle ne peut influer que sur un dixième de point dans notre notation académique, cette dernière ne jouant qu’un rôle extrêmement mineur dans l’attribution de notre paye. De quoi se prendre vraiment au sérieux, en effet !
 
          Et voilà tout un établissement stressé parce que tout à coup, le directeur a décidé que tout le monde devait vivre sur une ponctualité exemplaire. Honte à son prédécesseur, qui laissait le laxisme bien connu des enseignants interférer sur la qualité de l’enseignement ! Et voilà tous les professeurs, l’œil sur la montre au moment de faire monter les enfants en classe, ce qui fait qu’au lieu de laisser aller leur pensée à ce qui les occupait jusqu’alors - « Où j’en étais, avec cette classe ? Est-ce que celui-ci ou celui-là, absent hier, est là aujourd’hui ? Il faut que je finisse ce chapitre si je veux faire mon interro avant le week-end et la corriger rapidement ? », bref, être déjà dans la projection de ce qu’ils vont faire dans la minute qui suivra la fermeture de la porte de la classe – n’ont plus que cette préoccupation : « est-ce que j’ai fait monter les élèves assez vite ? Est-ce qu’on m’a vu(e) arriver en temps et en heure ? Est-ce que je ne vais pas me faire engueuler cette fois ? ».
          Bon, je vous rassure : une fois en classe, du coup, on prend cinq minutes pour dé-stresser et se poser les bonnes questions ; après tout, une fois qu’on a fermé la porte et que le compteur tourne normalement, on est payé à l’heure, pas au rendement, on prend le temps qu’on veut, et on peut perdre les précieuses cinq minutes !
 
          Mais, bon, c’est vrai qu’il y a des jours, comme ça, où j’ai une vraie impatience de l’Afrique : j’ai hâte de rejoindre des gens qui ont besoin de tellement de choses qu’ils savent faire la différence entre vrais et faux problèmes. 
 
          Et merci aux 64 élèves qui ont souhaité devenir mes « amis » sur facebook, m’ont envoyé leurs bons souvenirs, et viennent parfois me rendre visite pour taper la bise, la discute ou la ‘tite bouffe « entre amis ». C’est pour vous que je continue à supporter tous ces connards.
 

Tags associés : retard

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Mardi 11 Novembre 20081 commentaire(s)

 

 
      Anecdote, en passant : l’autre jour, en cherchant sur ma télévision un passe-temps pour me distraire d’un ennuyeux repassage, je suis tombée sur une émission « à questions » – je ne connais pas l’appellation exacte de ces jeux plus ou moins culturels où l’on met en compétition des gens plus ou moins savants, sur toutes sortes de thèmes, plus ou moins intéressants. En l’occurrence, on sommait une jeune femme ravissante, diplômée de quelques universités prestigieuses, dont une étrangère – était-ce Harvard ? Je ne me souviens plus, mais j’ai souvenir d’avoir reconnu quelque chose de renommé – de répondre à la question « quelle est la date du débarquement américain lors de la deuxième guerre mondiale ? » ; et, parmi les dates proposées, elle a choisi le 8 mai 1945. Je ne saurais dire ce qui m’a le plus troublée, dans cette confusion « débarquement – armistice » ; en tous cas, cela a amené dans mon esprit toutes sortes de questions contradictoires : est-il normal qu’une jeune femme aussi diplômée commette une aussi grossière erreur ? Est-il normal d’ignorer un fait qui demeure tout de même un petit peu dans l’actualité, étant donné le rappel qui en est fait chaque année à la date anniversaire ? Dans le même temps, est-il essentiel de savoir une date, et, dans ce cas, pourquoi celle-ci plutôt qu’une autre ? Je n’ai pu que constater une chose : les leçons d’histoire ne servent pas à grand-chose pour réussir dans la vie, et ce qu’on nomme « culture générale » est un élément bien imprécis au quotidien.
 

Tags associés : Anecdote, culture, generale

J'kaz !
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Mardi 09 Décembre 2008Poster un commentaire
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