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17 Mai 2012, St Pascal
blues de prof
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en retard, en retard!!!!

 

L’Education Nationale, ou l’art de se prendre au sérieux.
 
 
 
Trop drôle.
Ou pas…
          Voilà-t-y pas que j’ai eu une mauvaise semaine : le système dans lequel je fonctionne fait que l’emploi du temps est variable sur deux semaines ; une semaine A, une semaine B ; probablement que, dans la dernière réforme, il y a un truc qui est passé à une heure trente de cours sur un niveau ou un autre ; alors, plutôt que de décaler les emplois du temps d’une demi-heure, ce qui bousculerait les récréations et les successions de cours lorsqu’on travaille sur plusieurs niveaux, on cale une heure de cours une semaine, et deux heures l’autre semaine, et voilà l’heure et demie arrangée sur la quinzaine ; bref, j’ai une semaine A et une semaine B ; et, évidemment, je ne sais jamais dans laquelle on est. Alors, l’autre jour, j’ai confondu, et j’ai complètement foiré ma matinée : séché les deux premières heures, normalement travaillées, et venue pour une heure de perm, pendant laquelle j’ai cours, l’autre semaine… C’est malin…
         Voilà-t-y pas les élèves en carafe sur la cour, donc mis en étude, après qu’on ait noté comme il se doit le nom du prof fautif sur la liste noire des « à surveiller de près ! »… Bien évidemment, personne ne s’est soucié de me téléphoner pour savoir si j’étais malade, accidentée, ou autre… L’essentiel, c’est que les élèves soient gardés, encadrés, cornaqués, et surtout pas n’importe où, n’importe comment ; le prof, on verra toujours en temps utile pourquoi il n’était pas là, il aura ses papiers, quels qu’ils soient, il a intérêt ! De toutes façons, c’est son problème.
      Deux jours plus tard, embouteillages sur le chemin, dix minutes de retard ; et merde ; surtout qu’à la récréation de dix heures, un souci me retient en salle des profs, et j’arrive avec cinq minutes de retard sur la cour. Jamais deux sans trois, c’était fatal…
      Oups, le directeur du collège m’attend : « Dites donc, vous ! Vous allez arrêter d’être en retard comme ça ! D’ailleurs, vous êtes toujours en retard !!! » Sur ce, il tourne les talons et se barre… Parle à mon cul, ma tête est malade. Les élèves, ahuris de l’algarade (« tiens, les profs aussi, ça se fait engueuler… »), me suivent en salle de cours ; je demande : « C’est vrai que je suis toujours en retard ? » Œil torve et moue dubitative… Murmures épars : « Non… en tous cas, on n’a pas remarqué… ». Merci, les chéris, sympa…
          Pauvre con, qui m’engueule, sans même articuler ni bonjour, ni merde. Pauvre tache qui nous bassine sur l’autorité nécessaire du professeur, qui doit s’assortir de bienveillance, et tout, et tout, et qui m’engueule comme une gamine devant mes élèves, bonjour l’image de l’autorité rayonnante de l’enseignant… (Heureusement que ça marche autrement entre mes élèves et moi… mais c’est une autre histoire) Bon, c’est pas bien d’être en retard, certes… En même temps, c’est pas très fréquent, en tous cas, depuis vingt-deux ans, je n’en ai jamais entendu parler, ni par les élèves, ni par les parents, ni par personne, d’ailleurs, donc je n’ai pas fait attention ; forcément, quand il faut faire entrer onze classes par une petite entrée, et que très peu d’élèves se tiennent mutuellement la porte (bonjour le civisme), ça prend du temps, et il y a un premier et un dernier ; est-ce à dire que le dernier (ou la dernière, en l’occurrence) est toujours le même, je ne sais pas, je n’ai pas vérifié. Peut-être… Je n’aime pas les bousculades. J’ai de l’arthrite chronique, alors c’est vrai que je ne me précipite pas pour me faire secouer à coups d’élèves qui avancent sans regarder, tous cartables dehors et portes dans la gueule.
          Vingt-trois ans de boutique, moins de trois semaines d’arrêt de travail en tout, si j’excepte les deux enfants qui m’ont fait prendre des congés maternité obligatoires, huit heures de bénévolat hebdomadaires depuis douze ans, je crois que j’ai bien donné pour la communauté. Sans doute pas assez, puisque voilà ces cinq minutes tout à coup essentielles à la progression des enfants, à la bonne tenue de l’établissement, au cheminement de ma carrière (ha, ha, une carrière, dans l’enseignement !!! je rigole !!!).
          Voilà-t-y pas que les vacances arrivent. Tant mieux, ça calmera les esprits, on va pouvoir passer à autre chose. Pendant quelques nuits, la chose me travaille ; je suis en dépression, et j’ai une conscience, professionnelle, entre autres ; élevée dans la culpabilité judéo-chrétienne de ma génération, dans un conflit, ma première réaction est toujours de me sentir coupable, pas cool…     Mais bon, les jours passent, je bricole, je me repose, je pense à autre chose, surtout que, dans le même temps, il me faut régler des problèmes familiaux autrement importants. D’ailleurs, à la rentrée, je contacte mon directeur (celui de l’établissement tout entier, le big boss) pour lui signifier qu’il est possible que j’aie à m’absenter vingt-quatre ou quarante-huit heures durant le prochain mois pour régler les dites affaires familiales, qui mettent en jeu à la fois un deuil et un problème médical et affectif grave. Etant données le peu d’absences mentionnées ci-dessus, je me dis « la chose est purement formelle, de toutes façons, j’ai sûrement droit à un jour ou deux de « convenance personnelle », ça se fait dans tous les boulots ; comme je ne l’ai jamais fait, je n’en sais rien, mais il me semble que ça existe quelque part ». Mon Dieu (enfin, le sien), quelle erreur ! Voilà-t-y pas que le directeur prend sa mine la plus sombre pour m’expliquer la gravité des faits : « Vous vous rendez compte ! Un ou deux jours d’absence ! Mais voilà qui va poser problème !!! J’espère que vous allez pouvoir rattraper vos cours ! Enfin, je sais que vous savez que c’est grave, mais tout de même !!! Un ou deux jours, c’est bien ennuyeux ! ». Pas un mot pour m’assurer de sa compassion vis-à-vis de mes soucis ; rien à foutre, de mes soucis ; juste LE souci, le seul, le vrai : les élèves n’auront pas mon précieux enseignement pendant un ou deux jours, qu’est-ce qu’on va en faire, Que vont dire les parents ? Vague consternation que tout cela ne puisse pas se dérouler… je ne sais pas, moi, la nuit, par exemple. Comme ça, j’irais en province la nuit et je serais fidèle au poste tôt le matin, et surtout, pas en retard !!! Bon, on fait semblant de régler le problème ; j’évoque la question des « convenances personnelles » ; mon directeur, évasif, bredouille qu’il n’est pas au courant, qu’il se renseignera… Je rigole intérieurement ; un patron qui ne connaît pas les systèmes d’absence de son personnel ??? Ah… Je croyais pourtant que ça faisait partie de leur formation ; bon, sans doute pas.
      Et voilà-t-y pas qu’au moment de se quitter, il se penche avec un gentil sourire pour ajouter : « Je peux vous dire quelque chose ? » ; flairant le piège, je lui réponds « Allez-y, c’est vous le patron » ; il se lance « Voyez-vous, si vous pouviez faire un effort pour être à l’heure… » et patati – patala… J’explique vaguement la mauvaise semaine, il hoche ma tête avec une indifférence palpable et une certitude du bien-fondé de ses reproches. Pas un mot, naturellement, sur ce qui se passe dans mes activités bénévoles, qui posent pourtant souci, pas un mot pour commenter tout ce que je viens de lui raconter, qui laisse entendre que j’ai tout de même de vrais soucis ailleurs, qui, peut-être, m’autoriseraient à prendre de vrais congés de maladie, par exemple pour soigner ma dépression. Non, non, rien à foutre : « soyez à l’heure et tout ira bien pour vous ! ». Mon très catholique patron, par ailleurs supposé appartenir plus ou moins vaguement à la catégorie Directeur des ressources Humaines, puisqu’il est responsable de notre embauche, prouve une fois de plus qu’en fait d’humanité, il y aurait beaucoup à dire ; quant à la compassion inhérente à la religion pratiquée… Hein ? De quoi ? Qu’est-ce que vous voulez dire ? Retenons « patron », c’est-à-dire garant de la bonne marche de l’entreprise !
 
          Au final, je me retrouve devant la machine, parce que quelquefois, trop, c’est trop. Nom de Dieu, je ne suis qu’une prof lambda, et si les gamins loupent cinq minutes, dix minutes, voire quarante-huit heures de cours, qui va en mourir ? J’ai été élève aussi ; le moindre prof en retard ou absent, quelle fête c’était ! Chouette ! Cinq minutes à ne rien faire ! Chouette une heure de perm complète ! Génial ! Et, prof à présent, je considère la chose autrement ; lorsqu’ils partent voir un spectacle, assister à une cérémonie religieuse, faire la photo de classe, ou bien qu’ils sont à leur tour absent ou malade, il n’y a jamais eu mort d’homme, il me semble ; lorsqu’un prof a la grippe, ou la colique, ou n’importe quel microbe qui traîne, il n’est pas là, il se débrouille pour torcher quand même son programme, et voilà… Qu’est-ce qu’on veut me faire croire ? Que j’ai de l’importance ? On n’y arrivera pas, puisque mes soucis – ceux de la vraie vie, ceux qui existent, qui me minent et me détruisent – tout le monde s’en fout. Que mon cours est tellement important qu’il ne faut pas que les élèves en perdent une miette ? Alors là, je rigole franchement ! Quand on sait ce qu’un élève a retenu d’une année scolaire, on se dit qu’on ferait mieux d’avoir encore plus de vacances, et de ne consacrer que le dixième du temps imparti à ces minuscules acquisitions ! Au moins, pendant le reste du temps, les gamins pourraient faire du sport et se cultiver, par exemple…
 
            La démarche ne serait-elle pas plutôt de stresser un peu son petit monde, de lui filer des angoisses supposées parvenir à lui faire croire qu’il est sous le pouvoir de quelqu’un, ce quelqu’un se gobergeant alors du dit-pouvoir devant d’autres, ceux à qui il doit rendre des comptes, par exemple. Et où est l’intérêt ? Peu de gens savent que les enseignants n’ont de compte à rendre qu’à leur inspecteur d’académie, un personnage qu’ils rencontrent moins de dix fois dans toute leur « carrière ». Peu de gens (et, apparemment, mes directeurs doivent en faire partie) savent que les directeurs réellement présents sur le terrain n’ont aucune influence sur nos trajets professionnels (je préfère cette expression au terme « carrière », vraiment trop déplacé dans notre cas… 22 ans de boîte, assimilé cadre sup’, je fais moins de 2000 euros par mois !) ; nos directeurs ont pour mission de s’occuper des élèves ; en ce qui nous concerne, nous autres enseignants, c’est l’électricité, le PQ, les clés, l’emploi du temps, tout de même, le seul poste où ils peuvent vraiment nous emmerder, et, un tout petit peu, l’application du règlement intérieur (ça doit être ça, l’alibi… Quoique… La question des profs n’est pas évoquée dans le règlement intérieur…) ; enfin, pouvoir suprême, la remise de la note annuelle concernant nos « ponctualité et assiduité, autorité et rayonnement, activité et efficacité », sachant que ces notes ne peuvent être attribuées que par ouï-dire, le chef d’établissement ne mettant jamais les pieds dans nos cours, que cette note est assujettie à nos grades et échelons (donc très limitée dans ses possibilités de variabilité), et qu’elle ne peut influer que sur un dixième de point dans notre notation académique, cette dernière ne jouant qu’un rôle extrêmement mineur dans l’attribution de notre paye. De quoi se prendre vraiment au sérieux, en effet !
 
          Et voilà tout un établissement stressé parce que tout à coup, le directeur a décidé que tout le monde devait vivre sur une ponctualité exemplaire. Honte à son prédécesseur, qui laissait le laxisme bien connu des enseignants interférer sur la qualité de l’enseignement ! Et voilà tous les professeurs, l’œil sur la montre au moment de faire monter les enfants en classe, ce qui fait qu’au lieu de laisser aller leur pensée à ce qui les occupait jusqu’alors - « Où j’en étais, avec cette classe ? Est-ce que celui-ci ou celui-là, absent hier, est là aujourd’hui ? Il faut que je finisse ce chapitre si je veux faire mon interro avant le week-end et la corriger rapidement ? », bref, être déjà dans la projection de ce qu’ils vont faire dans la minute qui suivra la fermeture de la porte de la classe – n’ont plus que cette préoccupation : « est-ce que j’ai fait monter les élèves assez vite ? Est-ce qu’on m’a vu(e) arriver en temps et en heure ? Est-ce que je ne vais pas me faire engueuler cette fois ? ».
          Bon, je vous rassure : une fois en classe, du coup, on prend cinq minutes pour dé-stresser et se poser les bonnes questions ; après tout, une fois qu’on a fermé la porte et que le compteur tourne normalement, on est payé à l’heure, pas au rendement, on prend le temps qu’on veut, et on peut perdre les précieuses cinq minutes !
 
          Mais, bon, c’est vrai qu’il y a des jours, comme ça, où j’ai une vraie impatience de l’Afrique : j’ai hâte de rejoindre des gens qui ont besoin de tellement de choses qu’ils savent faire la différence entre vrais et faux problèmes. 
 
          Et merci aux 64 élèves qui ont souhaité devenir mes « amis » sur facebook, m’ont envoyé leurs bons souvenirs, et viennent parfois me rendre visite pour taper la bise, la discute ou la ‘tite bouffe « entre amis ». C’est pour vous que je continue à supporter tous ces connards.
 

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J'kaz !
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Le Mardi 11 Novembre 2008
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